Cette après-midi, l’inspecteur rentra plus tôt que d’habitude. Il en avait marre de tous les mensonges et demi-vérités que les habitants de l’immeuble Lechef lui racontaient depuis plus d’une semaine. Il savait exactement qui mentait – il le voyait dans leurs yeux – mais il n’avait jusqu’ici trouvé aucune preuve indéniable, aucun indice irréfutable qui pourrait servir à les démasquer.

En plus, ce soir-là, un événement aussi important qu‘horrible l’attendait: il allait accompagner sa petite amie à l’opéra. C’est le patron de sa copine qui les avait invités, et comme elle ne savait rien refuser à ce type-là, il avait dû se résigner à voir "Pelléas et Mélisande“ en compagnie de M. Richissime et de sa copine. Une chose était sûre pour lui: cette soirée allait être épouvantable.
Primo, Debussy n’était point son compositeur favori, au contraire (il préférait John Lennon ou Mikis Théodorakis), secundo, il ne connaissait que trop bien la nouvelle de Maeterlinck qui avait servi de base à l’opéra, et alors là...

Il allait s’ennuyer à en mourir, ou peut-être éclater de rire maintes fois en entendant les dialogues naïfs du genre „Je ne suis pas heureuse“ ... „...“ Voilà ce qu’il se répétait en descendant l’escalier. Et tertio, le patron desa copine, qui allait sûrement les inviter après la représentation: cet homme gros (mais vraiment gros!) qui traitait ses employés comme des esclaves et ses concurrents d’imbéciles et de cons, qui riait à faire briser des fenêtres et qui, en plus, savait exactement combien de pouvoir il avait sur son entourage! Ah, combien, il détestait ce genre de soirées!

Il traversa l’avenue van Gogh et s’installa devant une cordonnerie pour observer l’immeuble Lechef pendant une demi-heure.

(Harald Fisher)

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